Entretien avec Didier Lockwood
Connu dans le monde entier pour ses talents de compositeur
et d’improvisateur, Didier Lockwood a marqué le jazz en
créant un son très personnel. Son père, violoniste, lui a
transmis sa passion pour cet instrument. Après avoir suivi
un enseignement classique au conservatoire, il découvre
l’improvisation et s’oriente vers une plus grande liberté
musicale. Il entre dès 17 ans sur la scène du rock progressif,
au sein du groupe Magma. Puis à 21 ans sur celle du jazz,
lorsque Stéphane Grappelli le remarque.
Ses 30 ans de carrière, qu’il a célébrés en 2004, débordent de
rencontres inoubliables parmi lesquelles on peut citer Miles
Davis, Frank Zappa, Dave Brubeck, Herbie Hancock, Michel
Petrucciani et Claude Nougaro. Au cours de ces années, il a
enregistré près de 30 albums en Europe et aux Etats-Unis,
et donné plus de 3500 concerts à travers le monde, dans les
salles et festivals les plus prestigieux. Il a créé le Centre des
Musiques Didier Lockwood à l’automne 2000. Cette école
permet aux musiciens professionnels du monde entier de se
former aux techniques de l’improvisation.
Son parcours est marqué de nombreuses récompenses :
plusieurs prix SACEM, les Victoires de la Musique, le prix
Charles Cros, le Blue Note Award, etc... Il est par ailleurs
décoré du titre d’Officier des Arts et des Lettres, puis élevé
au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur.
Didier Lockwood a composé les bandes originales de LUNE
FROIDE réalisé en 1991 par Patrick Bouchitey et de LES
ENFANTS DE LA PLUIE réalisé en 2003 par Philippe
Leclerc.
Comment avez-vous découvert le projet de LA REINE SOLEIL ?
Didier Lockwood : Philippe Leclerc m’en avait parlé pendant que nous travaillions sur
Les enfants de la pluie. Je connais Philippe depuis longtemps et nous avons une sensibilité
artistique très proche. Nous nous étions si bien entendus que nous avons convenu de
prolonger cette expérience sur un second film.
Quelles ont été les premières indications de Philippe Leclerc ?
Didier Lockwood : Il m’a conseillé de laisser de côté les deux premières bobines, qui sont
constituées de scènes d’action courtes et complexes, et de commencer directement par la
troisième, là où il voulait faire apparaître les grands thèmes musicaux du film. Les séquences
que l’on voit à partir de ce moment-là sont plus longues, et chargées d’émotions.
Avez-vous composé alors des thèmes musicaux pour les personnages principaux, ou en
fonction de chaque scène ?
Didier Lockwood : J’ai d’abord créé des thèmes pour illustrer des paysages, notamment
pour la scène où l’on voit le général envoyer un faucon surveiller le soldat qui va à la
rencontre du groupe de mercenaires. Là, j’ai utilisé une musique arabisante, avec un violon
qui joue de manière modale. J’ai composé ensuite le thème du pharaon, qui exprime le
côté mystique intime du personnage et non pas son statut de maître de l’Egypte. J’ai utilisé
des références à la musique française, à Ravel, Fauré et Debussy. Je cherchais à exprimer
quelque chose d’assez sensible et dépouillé, qui exprime la fragilité d’Akhenaton.
Pourrait-on dire que vous avez choisi d’exprimer le ressenti des personnages et non pas
d’illustrer directement ce l’on voit à l’image ?
Didier Lockwood : Ça a été le choix de Philippe, effectivement. Je trouve que c’est une
démarche originale, qui se démarque de la musique clinquante et souvent standardisée que
l’on entend dans les films d’animation américains. Je voulais participer à ce projet avec
mon identité de compositeur européen.
Pourriez-vous décrire les thèmes qui accompagnent Akhesa et Thout ?
Didier Lockwood : Le thème d’Akesa apparaît pour la première fois lorsqu’elle traverse
le palais accompagnée de sa chatte. C’est un thème ethno-contemporain, avec un groove
à mi-chemin entre l’orientalisme et le rythm and blues ! En ce qui concerne Thout, c’est
un thème burlesque, qui illustre la légèreté, l’insouciance. Philippe me disait que ce thème
lui rappelait les leitmotiv ironiques d’Ennio Morricone que Sergio Leone utilisait tout au
long d’un film. J’utilise de multiples variations autour du thème de Thout, même pendant
les grandes scènes de poursuites.
Comment avez-vous créé le thème de l’entrée d’Akhenaton dans la pyramide ?
Didier Lockwood : Je souhaitais souligner le côté mystique de ce voyage. Toute la
musique du film a été finalisée sur synthétiseur, mais avec des samples de vrais instruments
– violons, trompettes, flûtes, hautbois, etc - complétés ensuite par des enregistrements de
parties solo avec de vrais musiciens pour le hautbois, le cor anglais et les
flûtes ethniques. J’ai joué la partition de violon. Dans la séquence de la
pyramide dont nous parlons, j’emploie aussi de vrais chœurs. C’est une
très longue progression, très solennelle, qui se conclut en crescendo par
les chœurs.
Comment avez-vous eu l’idée de travailler avec Shirel ?
Didier Lockwood : Je connaissais déjà Shirel et j’appréciais sa merveilleuse
voix. Elle a fait preuve d’une musicalité et d’un professionnalisme
exceptionnels en studio. Chacune de ses prises était parfaite !
Avez-vous créé aussi des bruitages qui sont presque des éléments de la
musique ?
Didier Lockwood : Oui. Je tenais à le faire, car je considère que cet
aspect créatif qui se rapproche de la musique concrète fait aussi partie du
travail du compositeur. J’ai travaillé sur des sons extrêmement élaborés,
qui ajoutent un spectre narratif à la musique. J’ai utilisé cette technique
sur la séquence de la pyramide, et aussi pendant que le prêtre poursuit
Akhesa à la fin du film. Au départ, il n’y avait que des effets sonores
basiques - le grognement d’un crocodile, les galops des chevaux, des
coups de tonnerre- et sur les indications de Philippe, j’ai créé des sons
de synthèse à partir de recherches et de mélanges. J’ai également mis
au point une réverbération harmonique très intéressante à partir d’un
son de synthétiseur basique. Couplé avec des instruments comme des
harpes ou des cordes, on obtient un spectre et une spatialisation assez
incroyables . Cela donne une ambiance fantastique très intéressante, qui
ressort d’autant plus que Philippe et moi avons réalisé un mixage en 5.1
pour le film.
Comment vous sont venues les idées des différents thèmes musicaux ?
Didier Lockwood : En improvisant ! Le grand thème du désert m’est
venu d’un trait. Je me suis lancé en jouant la mélodie et les harmonies
en temps réel, et cette musique est restée. Je ne suis pas quelqu’un qui
travaille étape par étape, qui analyse, décortique, besogne pour arriver
à ses fins. Il faut que l’inspiration vienne vite, qu’elle jaillisse. Soit c’est
fulgurant, soit ça ne va pas ! Le thème du pharaon a été créé de la même
manière, en partant d’une esquisse spontanée, que j’ai retravaillé ensuite
en profondeur. Généralement les premiers jets sont les meilleurs, les
plus purs. Ensuite, on essaie de refaire en améliorant, et on tue souvent
ainsi la fulgurance originelle. Ce que j’aime bien dans une composition,
c’est une certaine fragilité. Une faille qui touche et qui émeut.

EXTRAITS AUDIO ET VIDEO